Février 2008, n°11
Editorial
"La responsabilisation des parents, une responsabilisation collective" par le Professeur Philippe Jeammet
Est-il nécessaire de responsabiliser les parents ? Seraient-ils devenus irresponsables ? Ce n’est le cas que d’une minorité. Par contre, de plus en plus de parents ne se sentent plus légitimes d'imposer une exigence éducative. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’usage des drogues dites licites (tabac, alcool) et bien sûr la pratique, illicite et devenue trop courante, de la consommation de cannabis, sans parler des nouvelles addictions aux jeux vidéos et à internet. L’enfant comme l’adolescent sont avant tout en attente de liens qui les nourrissent et les construisent. Ils sont dans une quête d’eux-mêmes qui passe par la rencontre avec les autres et dont l’issue dépendra de la qualité de présence des adultes, de leur capacité à transmettre et du contenu qu’ils ont à transmettre. L’absence de réponse n’est pas la liberté, c’est l’abandon. Or ce soutien que constitue les adultes est devenu particulièrement fragile et peu sûr dans notre contexte actuel, où tout consensus éducatif a disparu et où l’autorité est souvent vécue comme un abus de pouvoir. A cette disqualification de l’éducatif s’est substituée une survalorisation de l’écoute des enfants, certes indispensable, mais à condition qu’elle soit réciproque et que les adultes se sentent autorisés à être eux aussi écoutés. Mais qui peut désormais les autoriser, sinon eux-mêmes ? Au nom de quoi les parents d’aujourd’hui se sentiraient-ils justifiés à poser cette limite dont on tant besoin nos adolescents et qui peut se formuler ainsi : « on ne s’abîme pas et on n’abîme pas les autres ; on se respecte et on respecte les autres » ? Pour se sentir autorisé à prendre une position ferme et tranquille, il faut savoir pourquoi on le fait et dans quel but.
Mettre l’accent sur la responsabilisation des parents, c’est affirmer, à leurs yeux et à ceux de leurs enfants, la réalité de leur importance. C’est valider et soutenir l’action éducative des parents, c'est-à-dire en reconnaître la valeur et la nécessité. C’est d’autant plus acceptable si on sait qu’aller mal, s’abîmer d’une façon ou d’une autre, se priver de ce dont on aurait besoin pour développer ses potentialités ne sont jamais un choix mais une contrainte liée à la peur. Par contre si ce n’est pas un choix, ni un plaisir, cela peut devenir une tentation de s’y enfermer.
Il est injuste et donc, inacceptable, quels que soient les déceptions, les traumatismes et les blessures passées, qu’une victime devienne son propre bourreau. Ne pas accepter cette situation, ce n’est pas nier la souffrance du jeune, c’est tenter de redonner droit d’expression à des désirs positifs réprimés, bafoués, déçus. On ne construit pas l’avenir à la seule lumière du passé, mais en fonction de l’avenir qu’on veut bien se donner. Une société peut être en droit de demander à ses membres d’être capables de se contrôler, notamment dans l’expression de leur violence, qu’elle soit dirigée contre eux-mêmes ou contre les autres. C’est un choix collectif et individuel.
Professeur Philippe Jeammet, psychanalyste (Société psychanalytique de Paris), professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'université de Paris VI, chef du service de psychiatrie des adolescents et des jeunes adultes à l'institut Mutualiste Montsouris-Jourdan (Paris)
Actualités MILDT
Rencontre avec François Fondart, Président de l'UNAF
Le Président de la MILDT, Etienne Apaire, s'est entretenu avec François Fondard, Président de l'UNAF (Union Nationale des Associations Familiales), mardi 22 janvier 2008. Cette rencontre a confirmé le sentiment de désorientation fréquent des parents confrontés aux problématiques d'usage de produits illicites (notamment cannabis) et d'alcool chez leurs enfants. Les adultes ayant un rôle important à tenir en tant que porteurs de la régle, un effort particulier doit être fait pour les aider à se réapproprier une parole prescriptrice. Le prochain plan gouvernemental s'attachera à impulser une dynamique pour redonner confiance aux adultes qui hésitent parfois à se référer à eux-mêmes, en rétablissant parallèllement un interdit républicain en matière d'usage sur lequel la règle parentale puisse venir s'adosser.
Visite à la MILDT du Dr José Angel Córdova Villalobos, ministre de la Santé du Mexique
Le ministre de la Santé mexicain, Dr José Angel Cordova Villalobos, a été reçu par le Président de la MILDT, Etienne Apaire, le mardi 22 janvier. Cette visite a été l'occasion pour la MILDT de présenter la politique française en matière de lutte contre les drogues et la toxicomanie et notamment, la prise en charge sanitaire des usagers de drogues. De son côté, le ministre a fait état des recherches en cours au Mexique sur les traitements de la dépendance à la cocaïne, notamment de type vaccin. Il a également insisté sur l'importance de l'approche familiale pour la prise en charge des addictions. Il a enfin formé le voeu d'entamer une collaboration avec la France sur le thème de la formation des intervenants en addictologie.
Déplacement du Président de la MILDT en Gironde
Etienne Apaire s'est déplacé mardi 29 janvier en Gironde pour une visite des différentes structures de prise en charge des usagers de drogues.
Il s'est notamment rendu à la communauté thérapeutique de Barsac. Ouverte depuis le 20 décembre 2007, cette structure expérimentale s’adresse à un public de consommateurs dépendants à une ou plusieurs substances psychoactives, dans un objectif d’abstinence, avec la spécificité de placer le groupe de patients résidents au cœur du projet thérapeutique et de réinsertion sociale.
Il a également visité le CAARUD Planterose (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues), dont l’objectif est de prévenir ou de réduire, les effets négatifs liés à la consommation de stupéfiants et, ainsi, à améliorer la prise en charge sanitaire et sociale de ces consommateurs. Une action y est menée notamment pour le dépistage de l’hépatite C, via le fibroscan et l'intervention d'un hépatologue in situ, et pour l'accueil des jeunes en errance consommateurs de drogue licites et illicites.
Législation & règlementation
Prise en charge
Décret n°2008-87 du 24 janvier 2008 relatif au fonctionnement et au financement des centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie.
Ce décret en Conseil d'Etat modifie les codes de la Santé publique, de l'Action sociale et des familles, et de la Sécurité sociale.
Observation & recherche
Le cannabis, aussi cancérigène que le tabac
L’usage à long terme de cannabis augmenterait le risque de cancer du poumon avec ou sans tabac associé. Telle est la conclusion d’une étude menée par des chercheurs néo-zélandais et publiée en février 2008 dans la revue spécialisée European Respiratory Journal.
Dans une étude rétrospective portant sur plusieurs dizaine de patients atteints d’un cancer du poumon, des chercheurs de l’institut de recherche médicale de Nouvelle-Zélande à Wellington, concluent que le cannabis est au moins aussi toxique que le tabac et que le risque de cancer du poumon est proportionnel à la fréquence et la durée de consommation de cannabis.
L‘équipe du chercheur Richard Beasley démontre ainsi que fumer des joints pourrait endommager les voies respiratoires de manière plus importante que le tabac. La fumée d’un joint contient en effet, 2 fois plus de d’hydrocarbures polycycliques aromatiques, substances hautement cancérigènes, qu’une cigarette [1] . La façon de fumer augmenterait également le risque de cancer du poumon, les joints étant généralement fumés sans filtre et pratiquement dans leur totalité.
Pour arriver à de telles conclusions, l’équipe de chercheurs a étudié le cas de 79 personnes âgées de moins de 55 ans, toutes atteintes d’un cancer du poumon, qu’elle a comparé à un groupe de 324 autres patients. Chacun d’entre eux a répondu à un questionnaire portant sur ses habitudes de fumeur, les éventuels précédents familiaux en terme de cancers, son occupation professionnelle, sa consommation d’alcool et de cannabis.
Pour les auteurs, les résultats obtenus sont très significatifs : parmi ceux dont la consommation de cannabis est importante (un joint par jour pendant 10 ans ou deux joints par jour pendant 5 ans), le risque de cancer du poumon serait 5,7 fois plus élevé que chez les autres patients. L’étude montre également que, sur une longue période de consommation de cannabis, le risque de cancer augmenterait de 8% par an.
Fumer un seul joint présenterait ainsi un risque de cancer du poumon équivalent à la consommation de 20 cigarettes. Etant donné le nombre très élevé de consommateurs de cannabis chez les adolescents et les jeunes adultes à travers le monde, les chercheurs craignent la multiplication de cancers du poumon d’ici les prochaines années.
En France, 1,2 million de personnes fument régulièrement du cannabis et 550 000 en font un usage quotidien, selon les données de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies. Parmi eux, on note une proportion importante de jeunes de moins de 17 ans. Les jeunes Français figurent en effet, parmi les plus gros consommateurs de cannabis en Europe.
Article disponible à l’adresse suivante :
http://erj.ersjournals.com/current.shtml#ORIGINAL_ARTICLES__LUNG_CANCER
[1] Par ailleurs, selon une autre étude menée par des chercheurs canadiens, un joint dégagerait 20 fois plus d’ammoniaque et 5 fois plus d’oxyde d’azote et de cyanure d’hydrogène, produits identifiés pour leurs effets néfastes sur le système immunitaire et la circulation sanguine. Sources : American Chemical Society (2007, December 18). Marijuana Smoke Contains Higher Levels Of Certain Toxins Than Tobacco Smoke. ScienceDaily. http://www.sciencedaily.com/releases/2007/12/071217110328.htm
Application de la loi & lutte contre le trafic
Les stages de sensibilisation aux dangers de l'usage de produits stupéfiants
Introduit par la loi relative à la prévention de la délinquance du 5 mars 2007, le stage de sensibilisation aux dangers de l’usage de produits stupéfiants peut être prononcé par l’autorité judiciaire pour des usagers de drogues occasionnels ou réguliers mais ne justifiant pas d’obligation de soins ou de sanctions plus sévères.
Cette nouvelle sanction à la fois pédagogique, par le contenu de ses modules, et pécuniaire, au frais de l’usager avec un maximum prévu de 450 euros, répond à des objectifs précis : la prise de conscience des dommages sanitaires induits par la consommation des produits stupéfiants, des peines judiciaires encourues et des incidences sociales d’un tel comportement.
Un travail sur les maquettes de stages, proposées à la validation des autorités judiciaires, a déjà débuté dans certains départements entre l’autorité judiciaire, la DPJJ (Direction Départementale de Protection Judiciaire de la Jeunesse), le SPIP( Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation), le chef de projet chargé de la lutte contre les drogues, le CIRDD et les associations souhaitant s’engager dans la mise en œuvre de ces stages.
Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le cahier des charges relatif au stage de sensibilisation aux dangers de l’usage de produits stupéfiants sur le site de la MILDT : www.drogue.gouv.fr/article5570.html
Europe
Le Groupe Horizontal Drogue (GHD)
Le Groupe Horizontal Drogue (GHD) est un des nombreux groupes d'experts du Conseil de l'Union européenne rassemblant les Etats membres et fonctionnant à Bruxelles. Il est chargé de préparer sur le sujet de la lutte contre la drogue et la toxicomanie le travail du Conseil européen, de faciliter le consensus des Etats membres sur la politique européenne dans ce domaine, de préparer les positions de l'Union européenne sur les échéances et les exercices internationaux en matière de drogue où l'Union s'exprime désormais d'un seule voix à travers la Présidence en cours.
Le Groupe Horizontal Drogue se réunit tous les mois à Bruxelles. Il rassemble les 27 Etats membres de l'Union européenne, la Commission européenne, l'Observatoire européen des drogues et de la Toxicomanie, dont le siège est à Lisbonne, et Europol. Sa dimension "horizontale" est le résultat d'une fusion intervenue il y a plus d'une dizaine d'années entre différents groupes qui fonctionnaient de manière séparée sur les drogues.
L'un des enjeux de la prochaine Présidence française du Conseil de l'UE (juillet-décembre 2008) sera de mener à bien au sein du GHD l'évaluation du Plan drogue 2005-2008 et la négociation du nouveau Plan européen 2008-2012. En outre, la Présidence française aura à préparer les positions européennes en vue du rendez-vous de mars 2009 aux Nations Unies à Vienne où seront décidés pour l'avenir les priorités et les axes stratégiques de l'action internationale sur les drogues, dix ans après la réunion à New York (juin 1998) de la session extraordinaire de l'Assemblée générale des nations Unies sur les drogues.
Le chiffre du mois
2,5 tonnes de cocaïne saisies par la Marine française au large du Liberia
La Marine nationale française a intercepté mardi 29 janvier à 500 kilomètres au large de Monrovia un bateau de pêche libérien transportant près de 2,5 tonnes de cocaïne.
L’opération a été menée sur une demande du Centre européen d'analyse et d'opérations contre le trafic maritime de stupéfiants, le MAOC-N (Maritime Analysis Operation Center - Narcotics) basé à Lisbonne.
L’équipage et la drogue ont été remis aux autorités du Liberia.
Cette saisie est l'une des plus importantes réalisées ces dernières années par les autorités françaises, après celle de 3 tonnes de cocaïne fin août 2006 à bord d'un voilier au large des Canaries.
Nouveautés
Ouverture du site internet INITIADROIT
Le 16 janvier 2008, le ministre de l'Education nationale et la ministre de la Justice ont signé une convention nationale avec l'association INITIADROIT.
Cette association permet de mettre en contact l'univers du droit et de la justice avec l'école primaire, le collège et le lycée. Elle offre un site internet qui informe les jeunes sur leurs droits et leurs devoirs, et dont l'un des "Dossiers du mois" a pour thème Alcool et drogue au volant.
Agenda
Conférence - Mental Health and Substance Use
"Meeting the Challenge : current thinking and developments" - 11 mars 2008, Ipswich, Royaume Uni
Les personnes confrontées à des problèmes de santé mentale et d'usage de substances ont des besoins souvent complexes et posent des défis aux services de prise en charge et aux professionnels. Cette journée explore les difficultés auxquelles font face les patients, les médecins et les structures sous l'angle des politiques, des formations et de la pratique.
Rencontre - Echange - GT 93
"Le sevrage tabagique et ses médicaments" - 12 février 2008, Aubervilliers, France
Constats :
- En consultation les demandes pour arrêter de fumer sont de plus en plus fréquentes.
- A moyen terme les résultats semblent décevants : il faut en moyenne 7 tentatives pour s'arrêter de fumer.
- Ces étapes sont-elles des paliers nécessaires pour aboutir à un sevrage définitif ?
- Comment accompagner, conseiller ou traiter les patients aux différentes étapes de leur prise en charge ?
Exposé et débat avec le Dr Anne Borgne, tabacologue, responsable de l'unité d'addictologie de l'hôpital Jean Verdier à Bondy.
