Mars 2008, n°12
Editorial
Il faut tout un village pour éduquer un enfant …par Didier Jourdan, Professeur des Universités à l'IUFM d'Auvergne, spécialiste de l'éducation à la santé et à la prévention des conduites addictives
Certes depuis déjà bien longtemps la majorité des jeunes français ne vit plus dans des villages mais l’adage populaire garde toute sa pertinence. C’est le cas en ce qui concerne la prévention des conduites addictives qui n'est pas l'affaire de spécialistes, mais qui relève de l'action quotidienne des adultes en charge de l'éducation des enfants. Dans notre pays, la finalité ultime de l’éducation est de permettre à chacun de conduire son existence de manière libre et responsable en prenant sa place dans la vie sociale comme personne et comme citoyen. La prévention des conduites addictives en est l’une des composantes, elle vise à donner les moyens de faire des choix éclairés et responsables, de garder sa liberté vis-à-vis des drogues ou des comportements mais aussi des stéréotypes ou de la pression des médias et des pairs.
Mener à bien cette tâche éducative reste difficile. Bien des dispositifs de prévention sont inefficaces et certaines approches ont même des effets négatifs1. Comment, du reste, imaginer que quelques séances d’information vont permettre à tous les enfants et adolescents de se construire en référence aux conduites à risques qu’ils ne manqueront pas de rencontrer, de disposer des compétences pour résister aux diverses formes d’emprise, de s’approprier les moyens de construire leur propre liberté vis-à-vis des drogues ? Les éléments clés de l’efficacité sont l’implication, la formation et l'accompagnement des acteurs, la durée de l’action, le soutien institutionnel ainsi que le développement d’une approche globale centrée sur le développement des compétences personnelles, sociales et civiques des enfants. Ainsi, dans une perspective de promotion de la santé2, développer une politique pertinente c’est articuler protection, prévention et éducation. L’axe protection correspond aux actions visant à créer un environnement social et un climat scolaire favorable (cadre juridique relatif aux consommations, action sur la disponibilité des produits, accès au soin pour les adolescents, accompagnement social des jeunes en difficulté, bien-être social et scolaire …). L’axe prévention correspond à un travail spécifique sur les conduites addictives (connaissances des produits et comportements, statut au regard de la loi, identification des pressions à la consommation …) et l’axe éducation vise le développement de connaissances, capacités et attitudes3 visant à l’émancipation des enfants et des adolescents (en famille, à l’école, en milieu associatif ou sportif…).
Chacun est donc concerné. En milieu scolaire, les acteurs issus du champ sanitaire et social (assistants sociaux, infirmiers, médecin) ou de la prévention (réseau associatif notamment) ont un rôle d’expert, de conseillers au service du projet pour lequel les actions éducatives seront essentiellement le fait des parents et des enseignants. Les équipes d’encadrement et de vie scolaire jouent un rôle déterminant dans l’analyse des besoins, l’élaboration et le suivi du projet. Pour être efficace, il faut travailler ensemble. Pour autant, le nécessaire partenariat entre ces acteurs ne s’improvise pas, il est le résultat d’une démarche collective durable qui conduit à l’émergence d’une culture commune. Dans cette perspective la formation des acteurs se révèle être un enjeu capital !
Avancer aujourd’hui en matière de prévention des conduites addictives, c’est d’abord permettre à chacun d’identifier la nature de sa contribution dans ce domaine. C'est aussi, par un accompagnement efficace, aider les équipes éducatives à travailler collectivement sur le "vivre ensemble" à l'échelle des établissements scolaires. C'est, notamment via l'action des collectivités locales et du secteur associatif, offrir aux parents la possibilité d'être soutenus dans leur action éducative. C’est enfin, par le développement d’actions concertées, aller vers des politiques articulant les différentes dimensions de l’action préventive tant par une approche interministérielle à l’échelon national que par le renforcement des liens entre les acteurs locaux.
1.Thomas R. School-based programmes for preventing smoking. The cochrane collaboration 2005;(4):1-130
2. Downie R. S., Tannahil A., (1996), Health Promotion. Models and Values, Oxford University Press.
3. Le socle commun de connaissances et compétences est l’expression, notamment dans ses piliers 6 et 7, de ce qui est attendu de l’éducation dans ce domaine.
Actualités MILDT
Rencontre avec le directeur général de l’INSERM, le Pr Syrota
Le futur plan gouvernemental prévoit de mettre l’accent sur la recherche. La rencontre du président de la MILDT avec le DG de l’INSERM, le 14 février, avait pour objectif d’inventorier les axes de collaboration concrets sur ce sujet qui pourraient figurer dans le futur plan.
Devant l’étendu des besoins, le professeur Syrota s’est notamment engagé à étudier le développement d’un axe de recherche «Addiction » au sein de l’Institut National de Neurosciences en voie de constitution sous l’égide de l’INSERM. Cet Institut -qui va fédérer des unités de recherche fondamentales et des unités de recherche clinique- constituera un dispositif précieux pour favoriser l’interface entre recherche fondamentale et recherche clinique dans le domaine des addictions aux drogues.
Rencontre avec la délégation interministérielle à la famille
Cette rencontre organisée le 18 février 2008 fait suite aux contacts déjà pris avec l’UNAF et l’INPES sur le rôle des parents et des familles dans la prévention des usages d’alcool et de drogues. En écho à la réaffirmation de l’interdit républicain en matière de drogues, le futur plan gouvernemental envisage de restaurer la parole prescriptrice des adultes. Pour redonner confiance aux parents souvent désorientés par les questions de drogues au sein des familles, il faut proposer des repères fiables et renforcer leurs capacités éducatives de manière à ce qu’ils affirment les interdits et puissent faire face aux défis de la vie quotidienne.
Les pistes qui se dégagent de ces consultations, serait la mise en œuvre, en lien avec la délégation interministérielle à la famille, l’UNAF et l’INPES, de campagne de communication grand public, relayées localement par les associations familiales et les points infos familles, tout en remobilisant les dispositifs de soutien à la parentalité pour venir en aide à des populations à risques déjà identifiées.
Politiques publiques
L’alcool au volant : le gouvernement durcit le ton
En 2007, 4615 personnes ont été victimes d’accidents mortels de la route dont 1241 dans des accidents dus à la consommation d’alcool. Le gouvernement s’est fixé pour objectif de passer sous la barre des 3 000 morts d'ici à 2012, de diviser par deux les accidents mortels dus à une alcoolémie excessive et par trois le nombre des jeunes tués sur les routes.
Réuni le 13 février dernier sous la présidence du Premier ministre, le Conseil interministériel de sécurité routière (CICR) a donc annoncé une série de mesures pour renforcer la lutte contre la vitesse et l'alcool au volant. La première d’entre elles : interdire en permanence la vente de toutes les boissons alcooliques dans les points de distribution de carburant.
Tout conducteur à nouveau condamné pour conduite en état d'ivresse se verra par ailleurs confisquer son véhicule et devra circuler dans un véhicule équipé d'un éthylotest anti-démarrage pour une durée déterminée. Ce type d'éthylotest anti-démarrage, qui existe déjà sur certains véhicules, sera également installé systématiquement sur les autocars de transport scolaire dès la rentrée 2009. D'autres éthylotests seront installés à la sortie des discothèques.
Ressources pour la prévention
Education Nationale, Enseignement supérieur, Police, Gendarmerie, un regard croisé sur les problématiques des drogues et toxicomanies
Depuis les années 90, la police nationale et la gendarmerie mobilisent certains de leurs personnels sur les questions liées à la drogue. Ces policiers ou gendarmes agissent au sein de leur réseau Policiers Formateurs Anti Drogues (P.F.A.D.) et Formateurs Relais Anti Drogues et interviennent dans les établissements scolaires (F.R.A.D.).
Dans le même temps, l’Education nationale a impulsé une politique de prévention des conduites addictives en milieu scolaire en accompagnant les personnels des établissements scolaires par des formations spécifiques et en leur proposant une série d’outils.
Ces différentes administrations (police, gendarmerie, éducation nationale) ont compris la nécessité de se doter d’une connaissance plus exhaustive de la situation en matière de drogue, de ses enjeux sanitaires, réglementaires et sociaux en organisant régulièrement des formations pour leurs personnels.
Le 11 février, la chargée de mission prévention en milieu scolaire de la MILDT est donc intervenue, comme chaque année, au sein des modules de formation des formateurs relais anti drogues au Centre National de Formation de Police Judiciaire de Fontainebleau.
De même, le chargé de mission défense du pôle application de la loi de la MILDT a fait une intervention le 25 février au sein du Master professionnel 2 "Education à la santé en milieu scolaire" de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres d’Auvergne de l’Université Blaise Pascal.
Observation & recherche
80 euros par mois pour un fumeur quotidien de cannabis
La Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie a demandé à l’Observatoire français des drogues et de la toxicomanie (OFDT) d’estimer les sommes dépensées par un fumeur pour assurer sa consommation. La note de travail rendue en février dernier par l'Observatoire révèle qu’un fumeur qui consomme au moins un joint par jour a besoin d'environ 80 euros par mois pour se fournir en cannabis. Sans compter le prix du tabac dans lequel le haschisch est souvent mélangé.
Avoir une consommation régulière de cannabis coûte donc cher et le risque est que certains consommateurs, notamment les plus jeunes, revendent une partie du cannabis pour financer leur propre consommation.
Résultats de l'enquête DRAMES 2006
DRAMES est une étude annuelle prospective depuis 2002, qui recueille auprès d’experts médico-légaux volontaires et de CEIP (Centres d'Evaluation et d'Information sur la pharmacodépendance) répartis sur l'ensemble du territoire français, les cas de décès survenant dans un contexte d’abus ou de pharmacodépendance.
Ces experts réalisent les analyses toxicologiques dans le cadre d'une recherche des causes de la mort à la demande des autorités judiciaires. Cette étude permet ainsi d’identifier et de quantifier avec certitude les substances impliquées dans ces décès. Le nombre de laboratoires participant à l’étude est passé de 7, entre 2002 et 2005, à 16 en 2006.
Selon les résultats de l'enquête 2006 révélés le mois dernier, 177 cas de décès ont été constatés :
-95 incriminaient des stupéfiants illicites, principalement l’héroïne et la cocaïne avec une augmentation de l’association de ces deux stupéfiants;
-18 cas concernaient les médicaments stupéfiants licites (à l’exclusion des traitements de substitution aux opiacés- TSO);
-51 cas (30,4%) concernaient les médicaments de substitution de la dépendance aux opiacés dont 20 cas liés à la buprénorphine, 29 cas à la méthadone et 2 cas à l’association buprénorphine-méthadone.
Les produits étaient associés dans 37,5% des cas au THC (Cannabis) et dans 47% des cas à des médicaments psychotropes. Dans 44,6% des cas, une alcoolémie supérieure à 0,5g/l a été retrouvée.
En savoir plus: http://afssaps.sante.fr/htm/10/pharma/enquete_drames_2006.pdf
Législation & règlementation
Autorisation de délivrance de médicaments
Le décret n°2008-108 du 5 février 2008 permet au pharmacien de délivrer, dans le cadre d'un traitement chronique, les médicaments nécessaires à la poursuite du traitement lorsque la durée de validité d'une ordonnance renouvelable est expirée.
L'arrêté du 5 février 2008 exclut de cette mesure les médicaments stupéfiants et les médicaments dont la durée de prescription est limitée.
Application de la loi & lutte contre le trafic
Saisie record de pseudoéphédrine
Le 20 décembre dernier, les agents des douanes de Roissy ont saisi plus de 4 tonnes de pseudoéphédrine, dont la valeur est estimée à 16 588 000 euros. La totalité des quantités saisies, constituées de plus de 88 millions de comprimés, provenait de Beyrouth et était destinée à plusieurs pays d'Afrique. C'est la plus importante saisie au niveau européen de cette substance classée 1ère catégorie des précurseurs chimiques de produits stupéfiants.
Le détournement frauduleux de ces substances, pour leur utilisation par des laboratoires clandestins, permet d’alimenter la production et le trafic de drogues de synthèse comme l’ecstasy ou la métamphétamine, couramment appelée "Ice" ou "Cristal".
Europe
Le Groupe Pompidou

Le Groupe Pompidou est un groupe de coopération créé en 1971 à l’initiative de l’ancien Président de la République, Georges Pompidou. Cet organe intergouvernemental a pour objectif de lutter contre l’abus et le trafic illicite de stupéfiants. En 1980, il est intégré au Conseil de l’Europe et compte aujourd'hui 35 Etats membres, principalement européens.
La mission du Groupe Pompidou est de contribuer à l’élaboration de politiques en matière de lutte contre la toxicomanie. Le groupe cherche à relier les politiques, la pratique et la recherche scientifique dans ce domaine et il se concentre tout particulièrement sur les problématiques locales liées à la mise en œuvre des programmes en matière de toxicomanie.
Ce forum multidisciplinaire permet aux responsables politiques, aux professionnels et aux chercheurs d’échanger des idées et des informations sur les divers problèmes posés par l’abus et le trafic illicite des stupéfiants. Le Groupe Pompidou poursuit également une fonction de liaison (« bridging ») entre les pays membres et non membres de l’Union européenne, ainsi qu’avec des pays voisins de la région méditerranéenne.
Le chiffre du mois
15% d'infarctus en moins deux mois après l'interdiction de fumer dans les lieux de convivialité
Selon les dernières données de l'indicateur mensuel du tabagisme, une baisse de 15% de l'incidence des infarctus du myocarde et des accidents vasculaires cérébraux a été constatée chez les moins de 65 ans. Les spécialistes notent également une baisse significative de la fréquence des symptomes respiratoires et oculaires dans le secteur de l'hôtellerie-restauration et ce, deux mois seulement après l'interdiction de fumer dans les lieux de convivialité.
Ce phénomère tout aussi incroyable qu'il soit par sa rapidité s'explique pourtant aisément : l'inhalation active ou passive de la fumée de tabac modifie la coagulation sanguine et provoque la création de caillots qui eux-mêmes favorisent l'apparition de thromboses.
Carnet
Michel Rouger devient conseiller du Président de la MILDT

Michel Rouger, Président honoraire du Tribunal de commerce de Paris et Président cofondateur de l’institut PRESAJE (Prospective, Recherches et Etudes Sociétales Appliquées à la Justice et à l’Economie), est devenu conseiller d’Etienne Apaire, Président de la MILDT. Dans le cadre de ses nouvelles fonctions, il est en charge des relations avec le milieu socio-économique.
Nouveautés
Chaque mois découvrez la lettre du CIFAD dont le dernier numéro est consultable sur le site de la MILDT : http://www.drogues.gouv.fr/IMG/pdf/Lettre_CIFAD_No_14.pdf
Le Centre interministériel de formation antidrogue, installé à Fort de France, assure la formation des services répressifs (douane, police, gendarmerie, justice, marine nationale…) mais également de personnels médicaux et de membres d’associations dans la zone des caraïbes, une zone extrêmement sensible en terme de trafic de stupéfiants.
Agenda
Réduction des risques : IHRA's 19th International Conference
"Towards a global approach" Du 11 au 15 mai 2008, Barcelone, Espagne
Pendant cinq jours, cette conférence sera la point de rencontre de tous ceux qui s'intéressent à la réduction des risques avec l'incontournable plateforme de débats, de discussions et d'échanges sur l'évolution et les nouveautés en matière de bonnes pratiques. Depuis bientôt vingt ans, cet évènement a servi de tribune à l'évolution et à la propagation des idées relatives à la réduction des risques.
XIè colloque de l'Association Internationale des Criminologues de Langue Française
"Délinquance et changements sociaux - Dialogue Sud - Nord " Du 11 au 13 mai à Rabat, Maroc
Congrès International de Psychiatrie
"Psychiatrie, addiciton et psychotropes" Du 14 au 15 mai 2008, Oran, Algérie
L'addicition est actuellement entendue comme une conduite humaine complexe au carrefour de nombreuses disciplines dont les sciences humaines, la biologie et la psychiatrie. Ce concept de trouble unique a permis l'élaboration de plusieurs modèles sources de débats encore actuels. De nombreuses questions restent toutefois à élucider et notamment celles liées au choix du (ou des) produit(s), à l'extension du concept, à la mise en évidence de facteurs de vulnérabilités spécifiques de l'ensemble des pathologies addicitves et aux stratégies thérapeutiques.
Les consommations de drogues sont certainement le reflet d'une société mais les comportements en matière de toxicomanies ne cessent d'évoluer et constituent un véritable défi pour le politique, le chercheur et le soignant.
Considérée longtemps comme zone de transit, l'Algérie tend à se transformer progressivement en espace de consommation. Elle vient de créer un Office National chargé d'élaborer la politique nationale de prévention de lutte contre la drogue et la toxicomanie.
Ce congrès aura pour objectifs de favoriser les débats et échanges entre professionnels, de faire le point sur les liens entre addicitons et maladies psychiatriques mais aussi de mettre à portée de tous les participants des informations et des outils pratiques de diagnostic et de traitement au quotidien.
