Avril 2008, N°13

Editorial

"Apport des Neurosciences" par Jean-Pol Tassin, Directeur de recherche INSERM, Président du conseil scientifique de la MILDT

C’est un américain, Aviel Goodman, qui fut le premier, en 1980, à proposer aux Neurosciences une ligne directrice pour comprendre les phénomènes d’addiction. Son idée consistait à rechercher les éléments communs aux nombreuses substances psychoactives responsables d’une dépendance pharmacologique. Cette idée, qui peut paraître banale aujourd’hui, était pourtant originale dans la mesure où les actions biologiques des psychostimulants, comme l’amphétamine ou la cocaïne, ou celles des opiacés, comme la morphine ou l’héroïne, paraissaient en effet notoirement différentes, même si leurs conséquences dans l’addiction pouvaient sembler identiques. Les psychostimulants étaient connus comme facilitant la libération de molécules comme la noradrénaline et la dopamine, alors qu’il avait été montré que les opiacés activaient un récepteur spécifique localisé dans le système nerveux central.
 
En 1988 deux italiens, Gaetano Di Chiara et Assunta Imperato, ont publié un article montrant que les psychostimulants et les opiacés, mais aussi l’alcool, possèdent la propriété commune de libérer la dopamine. La voie nerveuse libérant la dopamine, appelée « méso-limbique », est dès lors devenue l’objet de toutes les attentions. Un nombre considérable de publications a été consacré à montrer que d’autres produits, comme l’ecstasy, la nicotine ou le cannabis augmentent aussi la libération de dopamine. Néanmoins, il s’est avéré que l’augmentation de cette libération de dopamine n’était nullement spécifique de substances qui déclenchent une dépendance pharmacologique. En effet, l’activité sexuelle ou le simple fait de se nourrir augmentent aussi l’activité de la voie de libération de la dopamine. Ainsi, s’il est maintenant bien admis qu’une augmentation de libération de dopamine est en lien avec le plaisir et l’anticipation d’une satisfaction, il semble que cette libération accrue ne soit pas responsable des processus de dépendance pharmacologique.
 
Fort heureusement, l’étude des phénomènes d’addiction bénéficie de modèles animaux proches de ce qui est observé chez l’Homme. Les rongeurs sont en effet capables d’apprendre à s’auto-administrer les substances psychoactives par l’intermédiaire d’une pompe qui peut être activée, par exemple, lorsqu’ils appuient sur une pédale. C’est en utilisant ce modèle que l’équipe de Pier Vincenzo Piazza à Bordeaux a montré que sur l’ensemble des animaux auxquels il fut donné la possibilité de s’auto-administrer de la cocaïne pendant trois mois, seuls 17 % sont devenus dépendants selon les critères diagnostiques en vigueur , un pourcentage qui est identique à celui observé chez l’Homme. Ces résultats démontrent l’extrême variabilité, chez l’animal comme chez l’Homme, de la vulnérabilité à l’addiction. D’autres modèles ont permis de mettre en évidence des modifications à long terme du système nerveux central lors de la consommation de substances psychoactives : ainsi la répétition des prises rend les animaux hypersensibles à ces substances même plusieurs mois après le sevrage. Nous avons pu montrer que cette sensibilisation due à la prise répétée de substances psychoactives était liée à la perte d’un contrôle mutuel entre les neurones noradrénergiques et sérotoninergiques, des cellules nerveuses qui libèrent la noradrénaline ou la sérotonine. L’autonomisation de chacun des deux systèmes (noradrénergique et sérotoninergique) conduirait à une recherche accrue de satisfactions, liée à une dérégulation noradrénergique, et à une perte de contrôle de l’impulsivité, due à la modification sérotoninergique. Chez l’Homme, l’imagerie cérébrale va dans le même sens et montre effectivement un changement dans les réponses de certaines zones cérébrales (préfronto-corticales) impliquées dans le contrôle de l’impulsivité chez les sujets dépendants lors de situations mimant une consommation. 
 
Même s’ils aident à mieux comprendre l’état et le fonctionnement du cerveau d’un sujet dépendant, ces résultats ne permettent pas encore de soigner. L’espoir viendrait d'un rétablissement des capacités de contrôle des impulsions;  celles-ci, perdues à la suite de la prise répétée de produits, pourraient être retrouvées par un traitement pharmacologique ou psychothérapeutique.
C’est dans la perspective de mieux comprendre quels pourraient être les traitements à venir que la MILDT organisera dans le cadre de la Présidence Française de l’Union Européenne un colloque au mois de décembre 2008 sur le thème « Comment mieux traiter les addictions aux drogues ? Nouveaux défis scientifiques et cliniques pour l’Europe ».

Actualités MILDT

La MILDT au salon de l'Etudiant

La MILDT était présente pour la première fois au salon de l’Etudiant qui s'est tenu Porte de Versailles à Paris les 14, 15 et 16 mars. Situé dans l’Espace prévention santé du salon, le stand proposait aux visiteurs de nombreuses informations sanitaires et judiciaires sur les drogues et les toxicomanies.

Intervention d'Etienne Apaire à l'ouverture du 2e colloque national du réseau des IUFM le 19 mars à Paris

Organisé par le réseau IUFM « Éducation à la santé et prévention des conduites addictives » et placé sous la responsabilité de la Conférence des Directeurs d’IUFM (CDIUFM), ce 2e colloque national avait pour thème «Un nouveau cadre pour l’éducation à la santé et la prévention des conduites addictives dans la formation des enseignants : quels enjeux, quels dispositifs ? ».
Devant une assemblée composée de responsables et formateurs des IUFM, chercheurs, personnels de santé, conseillers techniques et experts issus du monde associatif, le Président de la MILDT a notamment évoqué les grandes orientations du futur plan gouvernemental de lutte contre les drogues et les toxicomanies 2008-2011 dans lequel un accent particulier sera mis sur l’importance du rôle et de la place des parents ainsi que des éducateurs dans la prévention des conduites addictives.

Observation & recherche

Une nouvelle cible pharmacologique pour bloquer les effets comportementaux et neurochimiques de l'ecstasy

Une équipe de chercheurs de l'Inserm vient de publier les résultats de travaux expérimentaux dans « The Journal of Neuroscience » qui retiennent l'attention. Ces travaux ont permis d'identifier un  récepteur cérébral responsable de l'action psychostimulante de l'ecstasy.  On sait que  la prise de cette drogue induit une libération de sérotonine, une substance agissant sur les troubles de l'humeur, et de dopamine, un neurotransmetteur à l'origine de l'effet psychoactif de l'ecstasy. Ces chercheurs  viennent de montrer que le blocage pharmacologique ou la modification génétique de l'expression d'un des récepteurs de la sérotonine, le 5-HT2B,  entraîne, chez les souris, la suppression des effets comportementaux induits par la  prise d'ecstasy (dérivée des amphétamines)  comme l'hyperactivité  locomotrice et l'activation du système de récompense responsable du plaisir obtenu. De même, le blocage ou l'absence du récepteur 5-HT2B fait disparaître les effets de l'ecstasy sur la libération de sérotonine et de dopamine. La présente recherche apporte donc un nouvel éclairage intéressant sur les voies pharmacologiques intracérébrales par lesquelles l'ecstasy exerce ses effets psychostimulants.

8ème rapport national TREND

Depuis 1999 le dispositif TREND mis en place par l'OFDT s’attache à identifier les dernières tendances liées aux drogues. TREND s’appuie notamment sur un réseau de sept coordinations locales, un outil centré sur l’analyse toxicologique des substances (SINTES) et des résultats de systèmes d’information partenaires.
La 8ème édition nationale du rapport TREND porte sur 2006 et inclut de premiers constats pour l'année 2007. Trois points sont particulièrement développés :

  • le retour significatif de l’usage d’héroïne « brune », non seulement parmi les usagers précarisés mais aussi chez certains usagers fréquentant l’espace festif. 
  • dans la lignée des constats précédents, l’augmentation de la diffusion et de l’usage de cocaïne dans toutes sortes de sphères sociales, des plus favorisées aux plus marginalisées.
  • un brouillage croissant des repères s’agissant des produits et des modes d’usage : de plus en plus de pratiques, comme le sniff ou l’injection, et de produits, comme l’héroïne, la cocaïne ou l’ecstasy, que l’on pensait attachés à un univers donné, se retrouvent là où on les attendait pas. Ainsi l’injection est désormais présente dans certains milieux festifs et l’usage d’ecstasy se rencontre au sein de couches très marginalisées de l’espace urbain.

Ressources pour la prévention

Prévenir les excès inhérents à la fête en milieu étudiant

Savoir faire la fête, en tirer profit mais de façon responsable « en toute légalité, en toute sécurité », telle est l'ambition des sept Sociétés Etudiantes Mutualistes régionales regroupées au sein de l'USEM et qui déclinent, au niveau de leurs territoires, une version  du "Guide d'organisation de soirées étudiantes".
L'une d'entre elles, la SMEREP (région Ile-de-France), a lancé le 19 mars, avec le concours d'Etienne Apaire et Michel Massacret, chargé de mission prévention, la version parisienne de ce guide, validé et soutenu par la MILDT.

Ce guide a pour objet principal d'aider à endiguer les débordements dûs à l'alcool et aux polyconsommations. Il articule avec pragmatisme l'ensemble des champs sur lesquels s'exerce la responsabilité des organisateurs de ces soirées.
Ainsi, ce qui relève de la démarche administrative ne bride pas le moment festif, perçu et vécu comme une rupture nécessaire avec le quotidien, mais aide à l'organiser dans le respect des lois et des règlements, pour le mieux-être de tous. De même, ce qui relève de la connaissance des produits et des conséquences des consommations bénéficie d'une information claire, valide, présentée de façon objective. Elle ne met pas directement en cause les consommateurs potentiels mais les place devant les risques civils, légaux, sanitaires, sociaux.   

Pour obtenir le Guide d'organisation de soirées étudiantes, il suffit d'envoyer un e-mail à: prevention-sante@smerep.fr

 

Législation & règlementation

Addictologie

Note de service n°DHOS/O2/2008/51du 14 février 2008 relative à l'enquête en addictologie 2007

Cette enquête a pour objet de faire le bilan des créations et des renforcements des structures de prise en charge en addictologie réalisées en 2007 dans le cadre du plan de la prise en charge des addictions 2007-2011, et du décret du 15 novembre 2006 fixant les conditions d'application de l'interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif.

Circulaire n°DGS/MC2/2008/79 du 28 février 2008 relative à la mise en place des centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie et à la mise en place des schémas régionaux médico-sociaux d'addictologie

Cette circulaire :

  • précise les modalités de transformation des centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST) et des centres de cure ambulatoire en alcoologie (CCAA) en centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA)
  •  explicite les missions de ces nouveaux établissements
  • définit les schémas régionaux médico-sociaux d'addictologie

Une des annexes traite des "consultations jeunes consommateurs" dont le cahier des charges est modifié.

 

Orientations 2008

Ministère de l'Intérieur, de l'Outre mer et des Collectivités Territoriales 

La circulaire du 4 mars 2008 du ministère de l'intérieur, fixe les objectifs 2008 dans le domaine de la sécurité intérieure. Ce texte engage à poursuivre l'amélioration des performances autour de 4 priorités dont le renforcement de la lutte contre la criminalité organisée et, notamment la lutte contre les trafics de stupéfiants et l'économie souterraine.

La circulaire du 11 mars 2008 décline ces mêmes objectifs pour les départements et collectivités d'outre mer.

Ministère du travail, des Relations sociales et de la Solidarité 

La circulaire n°DAGPB/MOS/MSD/2008/89 du 05 mars 2008 portant directive nationale d'orientation pour 2008 présente les priorités d'action du secteur santé, solidarité et intégration des ministères sociaux pour l'exercice 2008.

Application de la loi & lutte contre le trafic

L’action de la douane en 2007

Eric Woerth, Ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique, a inauguré le 20 mars dernier, à Boulogne-sur-Mer, deux patrouilleurs garde-côtes et cinq nouveaux hélicoptères, dont sont dotés les services garde-côtes de la douane. A cette occasion, il a présenté les principaux résultats de la douane en 2007.

Concernant les stupéfiants, la valeur des produits saisis est en légère augmentation, passant de 271,1 millions d’euros à 288 millions d’euros (+4 %). Cette tendance s’explique par l’augmentation des quantités de cocaïne saisies (+ 28,5 %). L’année 2007 se caractérise également par des saisies record de précurseurs chimiques de drogues, représentant une quantité de plus de 5 tonnes.

L’année dernière, la douane française a également réalisé 12 309 constatations (11160 en 2006) et saisi près de 203 tonnes de tabac, tous produits confondus, pour une valeur estimée à 49 millions d’euros. Les services douaniers ont ainsi atteint l’objectif ministériel de 11 000 constatations qui leur avait été fixé pour 2007.

Europe

L'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies

Basé à Lisbonne, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) a été créé en 1993. Sa mission est de donner aux États membres de l’Union européenne une vue d’ensemble du phénomène des drogues en Europe ainsi qu’un cadre commun d’informations qui puisse alimenter les débats sur le sujet. L’OEDT fournit ainsi aux décideurs politiques des informations scientifiques permettant de mettre en place les stratégies de lutte contre les drogues et les toxicomanies. Il aide aussi les professionnels et les chercheurs à déterminer avec précision les meilleures pratiques en la matière ainsi que les nouveaux domaines à analyser.

L’amélioration de la comparabilité des informations relatives aux drogues au sein de l’UE est essentielle pour le travail de l’Observatoire. Pour cela, l’OEDT s’appuie sur un réseau européen d'information sur les drogues et les toxicomanies (Reitox) composé d’une trentaine de points focaux ou d’observatoires nationaux. Ces observatoires recueillent et analysent les données nationales selon des normes et des outils communs. Les résultats de ce processus national de veille sont transmis à l’OEDT avant d’être analysés dans son Rapport annuel sur l’état du phénomène de la drogue en Europe.

L’Observatoire coopère avec plusieurs organes européens, notamment les institutions et agences de l’Union européenne, les centres spécialisés et les ONG mais aussi avec le programme des Nations Unies pour le Contrôle international des drogues (PNUCID), le groupe Pompidou du Conseil de l’Europe, l’Organisation mondiale de la Santé, l’Organisation Mondiale des Douanes, Europol et Interpol.

Agenda

5th Uk/European Symposium on Addictive Disorders

"Reclaiming lives: best practices for sustainable recovery " - Du 8 au 10 mai 2008 à Londres, Royaume Uni

Colloque International Francophone

"L'addiction...s'il vous plait ! Des drogues aux addictions" - Du 29 au 30 mai 2008 à Dijon, France
Tous addict (ou accros) ? Dépendance aux produits psychoactifs, aux jeux de grattage, aux paris, aux jeux vidéo, à l'internet, aux achats...
Quels enjeux pour le champ des addictions ?
Des intervenants de renommée nationale et internationale pour présenter l'état des lieux et les nouvelles pistes de recherche, pour s'interroger sur l'évolution des pratiques...

EUROPAD - European Opiate Addiction Treatment Association

"Heroin addiction and related clinical problems" - Du 29 au 31 mai 2008 à Sofia, Bulgarie

2ème édition des journées de l'Albatros

XXVèmes journées de Reims

"L'envers du toxicomane" - Du 6 au 7 juin à Reims, France
Dans un passé pas si lointain, on pouvait établir avec peu d'ambiguïté le profil type du patient toxicomane. Qu'en est-il aujourd'hui ? Sommes-nous devant le même profil, devant le même paradigme, devant le même "toxicomane" ? Exagérons-nous en affirmant qu'en même temps que la question de la prise de drogue, toute la panoplie d'une nouvelle forme de détresse sociale accompagne le sujet ? Comme si, la consommation critique des drogues telle que vécue auparavant, entrait dans une plus vaste configuration qu'il s'agit "aussi" de pouvoir traiter.